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L’Algérie, cette Étoile qui pleure dans laquelle Idir voyait Lounès Matoub

"Chez nous, dans l'Afrique du Nord, que l’on meurt pas. On dit simplement qu’on disparaît, qu’on s’absente et surtout on devient invisible" Idir.

«Vous savez ? Pour moi, l’Algérie représente une Femme, une superbe femme qui est là, assise dans un coin et qui, malheureusement, est en train de pleurer.
En réalité ce sont ses larmes qui racontent des choses et qui font des choses à sa place. Elles racontent des choses dans la mesure où elles disent l’horreur de ce qui s’y passe.
Et là, je pense que ce n’est pas la peine de revenir là-dessus. Nous sommes tous, plus au moins, informés de ce qu’on a vécu et ce qu’on vit au quotidien !

Matoub Lounès, l’étoile dont parle Idir.

Elles font des choses dans la mesure où elles essayent, disons, d’arroser des terrains devenus secs, arides, dans l’espoir d’y faire pousser de nouvelles fleurs. Parce que d’anciennes fleurs ont existé, mais malheureusement ont été coupées par des faucilles malencontreuses. Et vous voyez bien sûr à qui je fais allusion…

Mais vous savez ? Dans notre imaginaire collectif, dans toute l’Afrique du Nord d’ailleurs, on dit chez nous que l’on meurt pas. On dit simplement qu’on disparaît, qu’on s’absente et surtout on devient invisible, de façon à revenir voir les gens qu’on aime, à chaque fois qu’on le désire.
C’est ainsi qu’on dit qu’il y’a des lieux habités. On les appelle en Kabyle “I3essasen”. Ce sont des gardiens. C’est sans doutes ces gens là qui veillent toujours sur nous.

Et donc par une de ces journées de funestes massacres, il se trouve que tout un champ de fleurs a été coupé en deux par ces faucilles malencontreuses et il se trouve aussi qu’un témoin était là et que ce témoin était un poète.
Vous savez ces gens qui savent anticiper sur les choses, les êtres…
Il a vu toutes les fleurs d’un champ coupées en deux. Mais comme chez nous on ne meurt pas, il les a vues aussi se relever puis monter au ciel.

Une fois là haut, il a cru entendre des voix. Quand il a prêté oreille, il s’est rendu compte alors que ces fleurs demandaient simplement une place parmi les étoiles. Elles le demandaient à la lune!
Et là, non seulement la lune a accédé à leur demande, mais elle les a transformées elle même en étoiles!

Si bien que si par un hasard quelconque vous allez sous le ciel de mon pays, et que vous leviez la tête vers le firmament, vous verriez des dizaines de milliers de fleurs devenues d’étoiles briller autrement, comme pour essayer de communiquer avec vous, comme pour vous adresser un signe, comme pour vous dire de ne pas les oublier.

Et là, excusez moi d’être un peu personnel, voire égoïste, mais vous savez ? Même s’il n’y a pas de mort sélective et même si le chagrin est le même pour tous, je crois que lorsqu’on a connu quelques-unes de ces fleurs et lorsqu’on a fait un bout de chemin ensemble, on ressent à l’intérieur de notre corps, de notre cœur un picotement supplémentaire, une froideur supplémentaire.

Si bien que pour ma part, lorsque je suis sous le ciel de mon pays et que je lève la tête, je vois bien sûr ces dizaines de milliers d’étoiles briller autrement.

L’homme qui est mort pour ses idées et non pas de lassitude !

J’en reconnais quelques-unes et j’en vois notamment une qui continue de nous chanter de là-bas, comme pour narguer ses assassins, comme pour nous dire que ce n’est pas parce qu’on tue le physique de quelqu’un que l’on tue forcément ses idées, son idéal...

Parce que d’autres viendront prendre la relève et somme toute, ce n’est pas parce que ce printemps-ci, toutes les fleurs d’un champs ont été coupées, que le printemps prochain ne reviendra pas avec des fleurs nouvelles, pleines de vigueur et surtout pleines d’espoir.

Et lorsque je regarde cette étoile avec attention, je reconnais le visage de mon ami Matoub Lounes, assassiné le 25 juin 1998.”

Idir
Entre scène et terre (2005)

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