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Le printemps, autrefois …

Par Mohamed Benchicou


Autrefois, me dit-elle, le printemps n’était que printemps, et nous ne finissions pas de nous en combler. Elle repose le journal. Á la télévision, une femme présente une recette de cuisine. Mardi 20 avril. Rachad, pénurie d’huile, des jeunes emprisonnés…

Célébration du 20 avril. Huitième jour du Ramadhan. Il est un peu plus de midi. Une saison du bonheur, le printemps, reprit-elle, oui, de bonheur, même pour nous, vois-tu, les pauvres gens, ceux-là dont on dit qu’ils comptent leur existence par hivers. Ce n’est pas vrai. Nous comptons aussi nos vies par printemps. Mais en silence.

Nous n’osons pas étaler nos propres illusions. Il arrive aux pauvres de croire que le printemps ne vient que pour eux, tu sais… Surtout quand apparaissent les premières fleurs en boutons, parce que nous, vois-tu, nous avons toujours besoin de promesses. Pour nous, le printemps, c’est plus qu’une belle saison, c’est un devenir. Va savoir, c’est peut-être pour cela qu’ils nous font voter au printemps. On devrait passer à table.

Tu aimes les petits pois ? Que veux tu, c’est comme ça. Nous aimons le printemps pour ce qu’il nous promet plus que pour ce qu’il nous donne. Nous savons que notre été ne viendra pas de sitôt, que nous serons exclus de la saison de la floraison, mais nous répétons toujours le même voyage au cœur de la déraison, à la recherche de la lumière impossible.

« Tu aimes aussi les fèves ? », me demande-t-elle avec un brin d’appréhension. Ils appellent ça le légume du pauvre, s’esclaffe-t-elle. Mais la fève, comme les petits pois, l’aubépine qui surgit dans les ronces ou l’alouette qui traverse le ciel, ce n’est rien d’autre qu’une modeste et prodigieuse offrande du printemps !

C’est comme ça qu’on déjouait la faim dans nos montagnes de l’oubli, un peu de ces légumes de printemps, une poignée de semoule… C’était le temps où il ne restait aux mères accablées que la foi et la patience. Dieu et le couscous. Quand Dieu et Novembre appartenaient à tout le monde.

Tu m’écoutes ? Il est facile de croire, facile de ne pas croire. Ce qui est embêtant, c’est de ne pas croire à son incroyance. Ou se forcer à croire à ce que l’on sait incertain. Ainsi s’écoule la vie des hommes. De méprise en méprise. Avoir raison contre l’autre.

Oui, je crois bien que c’est pour cela qu’ils nous font voter au printemps. Nous les pauvres gens, c’est l’idée de lumière qui nous est indispensable. Oui, tout ça, c’était autrefois, quand le printemps n’était que printemps. On devrait passer à table, tu ne crois pas ?

M.B.

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