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Rapport Stora : Lettre d’Henri Pouillot au président Emmanuel Macron


J’ai découvert l’Algérie en juin 1961, cela fera bientôt 60 ans. En effet, je venais d’être affecté à la Villa Susini à Alger, comme militaire, appelé du contingent (sursitaire). C’est là que je découvre ce qu’est encore la réalité du colonialisme, ce hiatus entre les populations pieds-noirs et les autochtones, ces arabo-musulmans qu’on appelait alors généralement bougnoules, ratons, crouilles, bicots… qu’il était «naturel» de tutoyer, non parce que c’étaient des amis, mais parce que l’usage voulait que ce soit ainsi avec cet aspect méprisant, supérieur, que l’on s’adresse à eux, comme on peut le faire pour son chien de compagnie à qui l’on adresse des ordres».

«Je suis resté 9 mois dans cette villa, jusqu’au 13 mars 1962, ce seul centre de torture qui fonctionna comme tel, pendant toute la Guerre de Libération de l’Algérie (les autres centres d’Alger, nombreux, n’ont fonctionné que quelques mois ou quelques années)»… «Ma mission prioritaire était de gérer le fichier des personnes arrêtées, de rédiger des rapports sur les ‘‘interrogatoires’’, et de jouer le chauffeur de l’officier responsable du centre.

A l’époque, il s’agissait de fiches cartonnées (l’informatique n’existait pas encore) et je peux affirmer qu’il s’agissait de milliers de personnes : ces fiches étaient rangées dans des tiroirs étalés sur tout un mur de la grande salle du rez-de-chaussée (plus de 10m de long, 1,70m de haut).

Mais ce fichier d’archives ne pourra jamais être consulté parce que j’ai appris qu’il avait été détruit, brûlé dans le jardin de la Villa dès le 20 mars 1962».

«Pendant cette période, j’ai assisté à des ratonnades (dans mon livre témoignage La Villa Susini, je fais état de l’une d’elles, survenue quelques jours après mon arrivée à Alger). J’ai eu la chance d’échapper à 3 attentats dont 1 du FLN (un pistolet sur la tempe qui s’est heureusement enrayé) et 2 de l’OAS (une arrestation par un commando, dans la période de couvre-feu, alors que j’étais au volant d’une voiture de l’armée, puis un jet de grenades dans un bar alors que nous prenions l’apéritif)»

«Avec, en plus, la présence, la complicité de fait, à ces scènes de torture, de viol, vous comprendrez, Monsieur le Président, que nos mémoires, sur cette période, entre celle de Benjamin Stora et la mienne, soient fort différentes, non conciliables, la juxtaposition de traumatismes».

… «Je considère que ce rapport minimise complètement l’ampleur des crimes commis tant pendant la période coloniale que pendant la Guerre de Libération de l’Algérie».

«Ce rapport évoque, certes, la violence lors de la conquête de l’Algérie, et durant les années du XIXe siècle, mais semble beaucoup minimiser les enfumades, les répressions, les exécutions sommaires qui se sont poursuivies, féroces, à chaque contestation des effets de la barbarie du colonialisme.

Il n’est pas évoqué cette discrimination terrible des 2 collèges où les voix des ‘‘indigènes’’ comptaient dix fois moins que celle des pieds-noirs et des convertis au catholicisme.

Certes, dans les grandes villes (Oran, Alger, Constantine…) les indigènes pouvaient moins difficilement avoir accès à l’enseignement public, mais dans les campagnes, à quelques exceptions près, seuls les pieds-noirs pouvaient aller à l’école».

…. «Certains crimes sont évoqués comme de simples exactions. Parmi les crimes oubliés, les plus criants sont : les viols, les crevettes Bigeard, les exécutions sommaires (correspondant aux nombreux disparus évoqués), l’utilisation du gaz Vx et Sarin, les villages rasés au napalm (entre 600 et 800 !!!), les camps d’internement, pudiquement appelés camps de regroupement (Le rapport Rocard, réalisé avant la fin de la Guerre, qui minimise cet aspect, évalue cependant aux alentours de 200 000 morts)»

…«Le crime de Charonne est totalement occulté. Les saisies, censures de journaux, revues ne sont pas évoquées, pas plus que les répressions des manifestations (presque toutes interdites) réclamant la paix en Algérie, souvent brutalement réprimées. Le rôle de l’OAS est notoirement sous-estimé.

Dans les archives de l’armée que j’ai pu consulter concernant la période et sur une toute petite partie d’Alger, là où sévissait le régiment dont je dépendais, j’ai décompté une moyenne de 7 attentats par jour, dont la moitié du fait de l’OAS».

«Par rapport aux préconisations, elles me semblent très insuffisantes».

… «Quant à la Commission, telle qu’elle est proposée, elle pourrait très rapidement s’avérer une couverture pour enterrer la question. Si elle n’est composée que de quelques personnalités, sans l’apport de représentants d’associations directement impliquées sur ces questions, elle risque fort de ne pas pouvoir obtenir un grand écho.

Les objectifs ainsi évoqués ne devraient pas se limiter aux questions de commémoration. A ce sujet, la commémoration du crime d’Etat (oublié) du 8 février 1962 au Métro Charonne, semble fondamentale. Par contre, je ne suis pas certain que la commémoration du 25 septembre pour les harkis soit une bonne chose.

Il me semble, personnellement, en effet, que c’est également une discrimination à leur encontre : considérer que ces soldats n’ont pas les mêmes droits que les autres, et ne soient pas honorés avec tous les autres le 19 mars, semble les considérer comme des sous-soldats (les sous-citoyens/indigènes de la période coloniale). Ils ont déjà été victimes du colonialisme, souvent enrôlés de force, et sont de nouveau, de fait, discriminés».

«Cette commission aurait aussi pour but de pouvoir ‘‘recueillir la parole des témoins frappés douloureusement’’. De nombreux témoignages ont déjà été publiés, cités, mais de nombreux sont restés enfouis dans les mémoires de traumatisés, et un certain nombre de ces témoins maintenant disparus ne seront jamais connus. Il serait donc indispensable d’y associer TOUTES les associations d’anciens combattants (sans oublier donc l’ARAC, comme cela fut fait pour ce rapport) regroupant des éléments impliqués dans ce conflit».

… «Par rapport aux archives, il est scandaleux, malgré les engagements que vous aviez pris lors de votre déplacement chez Josette Audin (en septembre 2018) de favoriser leur accès, que des décrets très récents, restreignent considérablement, de fait, leur consultation.»

«Mais la reconnaissance et la condamnation des crimes contre l’humanité, crimes d’Etat, crimes de guerre comme la torture, les viols, les crevettes Bigeard, les exécutions sommaires, l’utilisation du gaz Vx et Sarin, les villages rasés au napalm, les camps d’internement (pudiquement appelés camps de regroupement), les essais nucléaires du Sahara, le massacre de centaines d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961, la répression criminelle au métro Charonne du 8 février 1962 … commis au nom de la France, et la désignation des responsabilités doivent être très claires».

«Il ne doit pas s’agir de repentance, de demande de pardon, mais de reconnaître l’ampleur, l’importance qu’ils ont revêtue. Nombreux de ces crimes sont aussi graves, odieux, que ceux commis par les SS pendant la Seconde guerre mondiale, et ils doivent être traités de la même façon.

Sans ce geste fort (pas seulement la reconnaissance de l’assassinat sous la torture de Maurice Audin par l’armée), il ne sera pas possible de faire le deuil de ces abominables crimes, d’autant plus pour un pays comme la France qui tente de se présenter comme la patrie des Droits de l’homme».

… «Mais, un geste très fort, des plus logiques, compte tenu des liens très nombreux entre familles éclatées entre les deux rives de la Méditerranée, serait de supprimer les visas entre les deux pays, que la circulation y soit libre entre tous les citoyens algériens et français. Ce serait très certainement la meilleure façon d’améliorer les rapports franco-algériens, une manière très humaine.

Alors, Monsieur le Président, vous qui avez reconnu chez votre prédécesseur (Jacques Chirac auquel le président Macron avait rendu hommage le 26 septembre 2019, en déclarant : «Une France qui regarde son Histoire en face et dont il sut reconnaître, lors du discours du Vel d’Hiv, les responsabilités dans les heures les plus sombres…

Une France qui assume son rôle historique de conscience universelle», ndlr) son rôle important pour que la «France assume son rôle historique de conscience universelle» ne croyez-vous pas urgent de traduire dans les faits vos engagements de candidat ?»

Publiée dans El Watan

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